Thématique “Japon” : nos coups de cœur…

Une sélection de romans adultes qui nous ont emballé, en lien avec la thématique Japon du 1er trimestre 2020 :

1. KONBINI DE SAYAKA MURATA ( COTE R. MUR)

Keiko travaille à temps partiel dans un konbini, une supérette de quartier ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sa vie tout entière est vouée à son job. Employée modèle, mémoire de la boutique, elle est “une pièce du mécanisme”, “un outil”. Il y a quelque chose de robotique dans sa dévotion professionnelle. Mais son instrumentalisation ne la gêne pas. Au contraire. Grâce au konbini, notre héroïne a trouvé sa place dans le monde. Sauf que Keiko approche de la quarantaine et qu’elle est célibataire. Au Japon on préfère les femmes de son âge, mariée, ou occupant un poste à responsabilités. Bien que vaguement consciente de sa situation, Keiko ne s’en préoccupe pas outre mesure. Jusqu’à l’arrivée d’un employé peu commode : Shirata…
Tranche de vie inspirée de la propre expérience de l’auteure, Konbini traite de la marginalisation dans une société japonaise où la pression sociale est si forte qu’elle confine à la violence morale. Pour s’en protéger certains adoptent des attitudes extrêmes : ils vivent en parasite au fond d’une baignoire ou trouvent un équilibre mental dans les rayonnages d’une supérette…
Un roman beaucoup moins léger qu’il n’y paraît, où s’entremêlent description du quotidien et questionnement existentiel, dans un style efficace et dépouillé.

2. LES MENSONGES DE LA MER DE KAHO NASHIKI (COTE R. NAS)

On a tendance à l’oublier : le Japon est un archipel d’îles qui s’étendent sur une vaste longitude. Les plus au sud bénéficient d’un climat chaud, ainsi que de coutumes singulières, teintées d’animisme. La réalisatrice Naomi Kawase en a donné un aperçu dans son film Still the water.
C’est dans l’une de ces îles méridionales, Osojima, que se déroule l’action des Mensonges de la mer. On y suit Akino, jeune professeur en géographie humaine, venu explorer les lieux pendant ses vacances. Nous sommes dans les années trente. Conversations érudites, rencontres amicales et explorations topiques vont constituer le programme des vacances d’Akino.
D’emblée, la description de l’île et de ses différents sites transporte le lecteur. À tel point qu’on ne sait plus s’il s’agit d’un endroit réel ou merveilleux. Le passé religieux de l’île, fait de superstitions, de constructions énigmatiques et de massacres entre bouddhistes et shintoïstes, contribue à créer une atmosphère mystérieuse, presque irréelle.
Mais quand Akino revient cinquante ans après son premier séjour, les infrastructures touristiques ont envahi l’île. La magie d’antan a disparu. Il ne reste que des souvenirs, des fantômes et des interrogations. Tout n’est que mirage, autrement dit “mensonge de la mer”, selon l’expression locale. Peut-être même la vie…
Un livre riche, aux sujets abondants et aux réflexions variées.

3. QUAND LE CIEL PLEUT D’INDIFFÉRENCE D'IZUMI SHIGA (COTE R. SHI)

Le livre d’Izumi Shinga fait partie de ces ouvrages, représentatifs d’une certaine écriture japonaise, qui décrivent une brève incursion dans la vie d’un personnage, souvent narrateur de l’histoire. Il n’y a pas vraiment de début ni de fin, sinon la vie qui continue. Le style y est sans fioritures, mais non pas dénué de poésie. C’est la poésie du quotidien et de la simplicité.
En l’occurrence, le quotidien de Yohei a pour décor la ville d’Okuma, dévastée par le tsunami de 2011 et l’accident de Fukushima qui s’ensuivit. Là, les morts côtoient les survivants, par leurs cadavres abandonnés dans les décombres, mais aussi par le souvenir…
Pourquoi Yohei reste-t-il malgré les injonctions des autorités ? Parce que sa mère se trouve à Okuma. Gravement malade, elle ne peut pas être déplacée. Mais la dévotion filiale de Yohei ne cacherait-elle pas autre chose ? Cette autre chose n’aurait-elle pas un rapport avec la petite Misuzu qu’il a connue enfant ?
La gamine possédait un paon.
Dans la quête de sens de Yohei, face à l’inacceptable réalité, l’oiseau devient une figure symbolique. Il fait office de lien. Les situations et les époques entrent en résonance. Par un magnifique jeu de miroirs, la double catastrophe naturelle et nucléaire devient une allégorie du parcours de Yohei, lui-même allégorie de la catastrophe.
Le calvaire présent de Yohei prend des allures de rédemption. L’homme règle ses comptes avec les drames de l’existence, avec la ville dévastée et sa mère tout aussi dévastée par l’âge.
Quoi qu’il en soit, la vie continuera.
Elle pourrait bien prendre les traits d’une certaine Reiko Mimura…

ET AUSSI :
- Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa
- Le restaurant de l'amour retrouvé de Ito Ogawa
- La péninsule aux 24 saisons de Mayumi Inaba

 

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Coup de ♥ DVD : 303 x OH LUCY ! x RETOUR DE FLAMME

L’amour, c’est mieux à trois.

N’y voyez là rien de scandaleux, c’est juste qu’à la médiathèque de Lattes, quand on aime on ne compte pas ! Cette fois-ci ce ne sont donc pas un, mais trois films qui ont conquis nos cœurs ces dernières semaines. Et puis ne dit-on pas : 1+1 = 3 ?!

… ou plutôt 303. Derrière ce drôle de titre se cache une pépite de fraîcheur : un road trip à travers l’Europe, de l’Allemagne jusqu’au Portugal, en passant par la Belgique et la France. Et oui, 303 n’est pas une référence à un quelconque numéro de chambre d’hôtel mais bien au modèle de van dans lequel Jule, une étudiante idéaliste, et Jan, un jeune auto-stoppeur, vont voyager, s’affronter, se confronter, se réconcilier… Car que fait-on en voiture sinon discuter ? Dans ce cocon hors du temps Jan et Jule vont parler, parler, parler… de tout, de rien, mais au fond, d’eux ; au rythme bucolique des paysages champêtres et des lieux traversés ils vont débattre : de la mort, de la vie, de l’amour. Jusqu’à une magnifique scène de baiser, d’une délicate sensualité…  Servi par une photographie très 70’s, le film baigne dans une atmosphère empreinte de douceur et nous laisse complètement chaviré…

De road trip sentimental aussi, il est question dans Oh Lucy !. Où l’on suit Setsuko, une tokyoïte dont la vie terne et solitaire va brusquement s’ouvrir à la fantaisie à la faveur d’une improbable rencontre avec un professeur d’anglais aux méthodes peu orthodoxes (Josh Harnett, à contre-emploi). Quand ce dernier disparaît du jour au lendemain, Setsuko part à sa recherche et embarque sa sœur dans une quête qui la mènera jusqu’à la Californie… Sur fond de choc des cultures (ressort toujours efficace à la cocasserie, dont le climax figure ici dans la scène du cours d’anglais. Une leçon d’où notre héroïne ressortira affublée d’une improbable perruque blonde !), le film dépeint les 1001 nuances de l’amour. Autant de touches de couleurs dans un monde citadin largement dominé par le gris, les tons sourds et éteints. Voir peu à peu cette femme s’épanouir et se révéler à elle-même nous rappelle à quel point l’amour peut nous ramener à la vie, pour le meilleur…

… et pour le pire. Ce pire-là que goûtent Marcos et Ana, c’est celui du nid vide, de l’usure du temps, des sentiments qui se fanent, de l’indifférence qui s’installe, des conversations qui se meurent… Marcos et Ana, 25 ans de mariage et une séparation au bout du compte. Mais comment faire face à soi après une vie passée à deux ? Au-delà du seul thème du divorce (tracasseries administratives et autres joyeusetés incluses) se profile celui de la crise existentielle et, à ce titre, le film pose une question cruciale : l’individu est-il soluble dans l’eau de vaisselle du couple ? Épineuse question, que Juan Vera, le réalisateur, se laisse le temps d’explorer. Scrutant les mouvements infimes, les hésitations et le pas de deux de ses personnages sur plusieurs années. Se séparer pour mieux se retrouver ? A chacun ses secrets…

Références
303, de Hans Weingartner (2018)
Cote : F WEI
Référence
Oh Lucy !, d'Atsuko Hirayanagi (2017) 
Cote : F HIR
Référence
Retour de flamme, de Juan Vera (2018) 
Cote : F VER
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Coup de ♥ BD adulte : CULOTTÉES de Pénélope Bagieu

À l’heure où certain.e.s balancent leur.s porc.s, il est urgent de se repencher sur les destins hors du commun d’une trentaine de femmes d’exception dans cette bande-dessinée de Pénélope Bagieu, qui a été l’un des plus gros succès de ces dernières années.
Même s’il parait ahurissant de voir encore ranger de manière thématique cette “minorité” qui ne compte que la moitié de l’humanité (excusez du peu…), il est toujours bon de rappeler les bâtons et objets divers que les sociétés patriarcales, voire machistes, ont mis (on pourrait garder le présent) dans les roues des femmes.
Si les plus connues croquées par Bagieu vous diront quelque chose (Joséphine Baker, Hedy Lamarr, Betty Davis -mais si, vous savez bien, la femme de Miles-) la plupart sont demeurées invisibles et inconnues du grand public.
Malgré son talent à synthétiser, à fixer l’anecdote, avec le graphisme rapide et efficace qu’on lui connait, Bagieu est condamnée à voir le fond l’emporter infiniment sur la forme dans les deux volumes que compte son œuvre, une publication si nécessaire qu’elle devrait être remboursée par la Sécu…
À lire séance tenante ! Il y a quelques siècles à rattraper…

Extraits à lire sur le site de l’éditeur : tome 1, tome 2

 

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Coup de ♥ littéraire sur le thème des FEMMES SAVANTES, version jeunesse

CALPURNIA DE JACQUELINE KELLY (COTE J. KEL)

“C’est étonnant tout ce qu’on peut voir quand on reste simplement assis en silence, et qu’on regarde autour de soi.”

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Calpurnia, l’héroïne du roman de Jacqueline Kelly, porte un prénom inhabituel. Il y a bien une épouse de César qui s’appelait Calpurnia. Et une aïeule de la famille Addams, “brûlée pour sorcellerie en 1706”, si l’on en croit Morticia Addams dans le premier film de Sonnenfeld…
Que l’on se rassure, notre petite texane de “presque douze ans” ne connaîtra pas le même sort ! Seule fille d’une fratrie de sept enfants, l’été 1899 sera pour elle le théâtre d’une véritable épiphanie. Partant de l’observation des sauterelles, Calpurnia va se découvrir une âme de naturaliste. Elle sera encouragée dans ce sens par son grand-père, personnage fantasque et savant, qui l’initiera aux théories de Darwin.
Le quotidien de Calpurnia, c’est aussi celui de toutes les fillettes aisées de son époque : l’école, les leçons de piano, les repas en famille, les chamailleries avec ses frères, la pression maternelle pour la transformer en parfaite candidate au mariage. Sous des extérieurs innocents et puérils, les actes journaliers de Calpurnia laissent transparaître les réalités plus sombres de son temps : la guerre de Sécession, l’esclavagisme et surtout la condition féminine.
Le siècle nouveau, avec son cortège d’innovations technologiques, redistribuera-t-il les cartes ? Calpurnia y compte dessus pour échapper à la vie conjugale et se consacrer à la science.
Un roman jeunesse intelligent, rafraîchissant, qui change des sempiternelles aventures magiques et fait revivre avec douceur ce coin d’Amérique d’un autre siècle.

Egalement disponible dans votre Médiathèque au rayon Bande-dessinée :
Calpurnia, la bande-dessinée
Mise en images par Daphné Collignon
Cote : BD CAL 1
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Coup de ♥ littéraire sur le thème des FEMMES SAVANTES, version adulte

PRODIGIEUSES CRÉATURES DE TRACY CHEVALIER (COTE R. CHE)

“Il est parfois extrêmement assommant d’être une dame.”

Qu’attendre de la vie lorsqu’on est une femme du début 19ème ?
Un bon mariage, à défaut d’un bon mari.
Mais quand on est une femme sans grandes ressources, et pas très jolie de surcroît ?
La disgrâce. L’exil à la campagne. L’étiquette de vieille fille qui vous colle à la peau tel un maléfice sclérosant.
C’est ce qui arrive aux sœurs Philpot dans Prodigieuses créatures, roman de Tracy Chevalier. Pour les Philpot pas de campagne comme point de chute. Direction la petite ville côtière de Lyme Regis, au sud de l’Angleterre.
Si Margaret, la benjamine, désespère de se faire passer la bague au doigt, Elizabeth, elle, accepte froidement son sort.
Cependant, que faire de sa peau de vieille fille ? Se trouver un passe-temps salvateur.
Pour Elizabeth, ce sera la chasse aux fossiles. Cette activité la rapprochera de la toute jeune Mary Anning, véritable prodige en la matière.
C’est l’histoire de l’amitié entre ces deux femmes, qui ont réellement existé. Une amitié qui n’est pas exempte de tumultes. Mais qui est portée par quelque chose de plus grand que les petites mesquineries humaines : la passion pour la paléontologie naissante. Cette passion commune permettra à Mary de se rendre célèbre en découvrant les premiers spécimens de dinosaures marins.
C’est aussi l’histoire de la condition féminine à une époque où les femmes restent la propriété des hommes. Une époque contemporaine de la romancière Jane Austen, habilement évoquée dans le texte. On serait d’ailleurs tenté de voir en Prodigieuses créatures une oeuvre de Jane Austen elle-même. Pour la chronique sociale du 19ème siècle anglais et le style châtié d’Elizabeth, le livre alternant les points de vue des deux héroïnes. Mais ces dernières sont trop féministes pour être “austeniennes”, trop assumée pour Elizabeth, trop rugueuse pour Mary. Ce qui les rend aussi plus attachantes.
Une œuvre magnifique, à la fois historique et profondément humaine.

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