ÉTAPE 3 : LES PLATANES DE SAINT-SAUVEUR

Cette allée de 89 platanes est sur un ancien chemin principal de la commune de Lattes, cartographié dès le 17e siècle. Ce chemin était la “route du sel”, c’est à dire qu’il était utilisé par les charrettes qui transportaient le sel venant des salins lattois, salins qui sont aujourd’hui devenus le paradis de biodiversité géré par la Maison de la Nature. Ils ont été plantés à l’origine pour faire de l’ombre à ces convois de sel. Aujourd’hui plus que centenaires, ces arbres sont des sculptures vivantes. Ils sont surtout remarquables par les blessures qu’ils ont dû endurer et auxquelles ils ont survécu !
Justement, ces blessures, parlons-en. Ces arbres étaient taillés en “trognes” ou encore “têtards”, c’est à dire qu’ils étaient taillés régulièrement à la même hauteur, et du coup développaient à leurs extrémités des têtes boursouflées dont l’harmonie est discutable et qui leur valent leurs surnoms. La raison était complètement utilitaire : en environ 5 ans, les troncs vigoureux émettaient des branches qui étaient à la dimension parfaite pour le bois de feu. Certains arbres le supportaient très bien, au point même que cela pouvait allonger leur durée de vie. C’est le cas du platane, qui a été abondamment planté chez nous pour que les bords de chemins ou de champs soient utiles à alimenter les cheminées.
Puis, avec l’arrivée des combustibles “modernes” (et néanmoins anciens de plusieurs millions d’années) l’usage du bois de feu a reculé et ces arbres ont retrouvé le droit de partir à la conquête du ciel, ce qu’ils se sont empressés de faire. D’où la silhouette classique de nos platanes, faits d’un tronc très massif surmonté d’un groupe de branches élancées qui ressemblent à des “arbres plantés sur l’arbre”. La majorité de nos platanes sont donc des trognes en rémission.
Dans le cas de nos sculptures de Saint-Sauveur, ce sont donc des trognes sur lesquels des tailles ont certainement dû être faites sur des grosses branches, laissant de grosses cicatrices, ce qui était décidément trop pour nos valeureux platanes. Les blessures ont laissé une porte ouverte aux champignons qui ont attaqué le bois de coeur. Cela a fabriqué ces troncs creusés, voire éventrés, alors que la périphérie toujours active tentait de réparer les dégâts au fur et à mesure.
Ainsi ces arbres illustrent en beauté la fantastique capacité des platanes à cicatriser. Et ce n’est pas la seule capacité hors normes des platanes. À force de voir le platane systématiquement taillé, on oublie qu’il est un arbre capable de grimper très haut. Et nous avons tout près, au Château des Évêques à Lavérune, des platanes qui illustrent cette propriété à la perfection. Ils dépassent les 50 mètres de haut. Ce sont les plus hauts platanes du monde, parmi les plus hauts arbres d’Europe. Même les séquoias, pourtant capables de dépasser les 100 mètres de haut dans le climat océanique californien, dépassent juste les 50 mètres en Europe.
C’est d’abord une performance de solidité de se tenir droit à ces hauteurs au pays du mistral et de la tramontane, même s’il s’agit là d’une performance collective puisque ces platanes se protègent mutuellement du vent.
Nos plus hauts platanes ex-trognes et nos champions micocouliers du parc Biquet sont moitié moins hauts, si cela peut vous rassurer sur leur solidité et vous permettre de profiter sereinement de leur ombre !
Cela dit, la plus impressionnante performance est beaucoup plus discrète. Pour atteindre ces hauteurs, l’arbre doit envoyer sa sève jusqu’à sa cime. Monter de l’eau jusqu’à 50 mètres, nous savons le faire avec des puissantes pompes. L’arbre, lui, a seulement à sa disposition des moyens qui s’appellent aspiration, capillarité, osmose. Tous ces moyens réunis lui permettraient en théorie de dépasser péniblement les 10 mètres de haut. La façon dont l’arbre arrive à nourrir sa cime reste donc un prodige doublé d’un mystère.
Notre banal platane s’avère en fait un athlète de haut niveau, dans tous les sens du terme !

Texte et photographies : Philippe Crassous

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